3/6 Nucléaire : à La Hague, un « chantier du siècle » se prépare
Série « Le Cotentin en accélération » — volet 3/6, le nucléaire
À l’ouest de Cherbourg, au bout des routes ventées du cap de la Hague, se situe l’un des sites industriels les plus stratégiques de France. L’usine de retraitement de La Hague n’est pas seulement le premier employeur industriel de la Manche : elle est devenue, avec le projet « Aval du Futur », le centre de gravité du nucléaire français pour les cent prochaines années.
Une institution presque centenaire
Démarrée en 1966 pour traiter les combustibles de la filière française à graphite-gaz, l’usine traduisait la volonté de la France d’acquérir son indépendance énergétique. Exploitée par le CEA, puis par la Cogema à partir de 1976, par Areva NC ensuite, elle relève aujourd’hui d’Orano Recyclage. Sur 300 hectares, plus de 5 000 personnes y travaillent — environ 4 000 salariés directs et 1 000 personnels de sous-traitants — ce qui en fait le premier employeur industriel du département.
Sa spécialité est unique au monde à cette échelle : le traitement-recyclage des combustibles nucléaires usés. L’usine valorise jusqu’à 96 % des matières qui y entrent, séparant l’uranium et le plutonium réutilisables des déchets ultimes. Ses clients ? EDF d’abord, engagé jusqu’en 2040, mais aussi des opérateurs allemands, belges, suisses, néerlandais et japonais. Chaque année, des délégations étrangères viennent étudier ce savoir-faire, qui a inspiré l’usine japonaise de Rokkasho-Mura et pourrait s’exporter jusqu’en Chine.
Aval du Futur : 40 à 50 milliards d’euros sur vingt ans
Le problème de l’usine, c’est qu’elle sature. D’où le programme « Aval du Futur », officialisé début 2026 et placé au rang de priorité nationale : construire deux nouvelles usines de traitement-recyclage pour prendre le relais des installations actuelles, et poursuivre le recyclage des combustibles jusqu’à l’horizon 2120-2130 — « ce qu’on fait depuis 60 ans, on le continue pendant 100 ans », résume Nicolas Ferrand, directeur du projet chez Orano.
Les chiffres donnent le vertige : un investissement estimé entre 40 et 50 milliards d’euros, des travaux pendant vingt ans, une mise en service progressive vers 2038, et un financement dans lequel EDF sera fortement impliqué. Le baromètre du cabinet Trendeo y voit l’un des rares moteurs d’emplois industriels en France ; les retombées territoriales devraient mobiliser jusqu’à 15 000 emplois de chantier dans toute la Manche. Le label « Grand chantier » a déjà été accordé au projet, et un débat public est attendu en 2027 — l’épreuve de vérité pour l’acceptabilité locale.
L’enjeu dépasse largement la presqu’île : la relance du nucléaire français, avec le programme EPR2, dépend de cette capacité de retraitement. À La Hague, c’est bien le cycle fermé français — et son leadership mondial — qui se joue.
Autour du site, un écosystème en ébullition
Le Cotentin nucléaire ne se résume pas à La Hague. À 25 km de là, la centrale EDF de Flamanville — dont l’EPR de troisième génération a divergé après maints reports — est entrée en 2026 dans un grand arrêt de maintenance de 350 jours, mobilisant 2 500 intervenants répartis dans 200 entreprises ; la seule agence d’intérim Crit de Cherbourg y recrute plus de 200 intérimaires. Et le site pourrait accueillir demain de nouveaux réacteurs EPR2.
Autre signe des temps : l’arrivée de la start-up OTRERA, spin-off du CEA cofondée par l’ancien chef du programme Astrid, spécialisée dans les petits réacteurs modulaires (SMR) de quatrième génération refroidis au sodium. En avril 2026, elle a officialisé l’implantation d’une usine industrielle et d’un pôle technologique dans le Cotentin, sur la zone des Costils aux Pieux : première pierre fin 2027, livraison fin 2028, production en série dès 2029 de pompes, échangeurs et cuves — soit une quarantaine de millions d’euros d’investissement et 600 emplois à moyen terme. Ajoutons que la TN Eagle Factory d’Orano, inaugurée à Cherbourg fin 2024, première usine 4.0 dédiée à l’assemblage, complète ce paysage industriel.
Un territoire à préparer
Pour la commune nouvelle de La Hague (12 365 habitants), l’Aval du Futur représente une bénédiction et une équation complexe : absorber des milliers d’ouvriers et d’ingénieurs pendant vingt ans — hébergement, transports, services — tout en respectant les aspirations d’une population attachée à son cadre de vie. « Gagner en attractivité sera l’enjeu clé de ces prochaines années », résume l’économiste Laurent Davezies. Le débat public de 2027 dira si la presqu’île de l’ouest vit ce chantier comme une chance ou comme une submersion.
Prochain volet : les énergies marines, l’autre révolution industrielle du port de Cherbourg.