2/6 Naval-défense : deux siècles de sous-marins et un carnet de commandes plein
Série « Le Cotentin en accélération » — volet 2/6, le naval
Si le Cotentin connaît aujourd’hui une telle vitalité, il le doit d’abord à la mer — et à ceux qui y construisent des navires de guerre. À Cherbourg, le naval n’est pas une activité économique parmi d’autres : c’est une identité vieille de plus d’un siècle, qui irrigue tout le bassin d’emploi.
L’arsenal : 125 ans de sous-marins
Cherbourg construit des sous-marins depuis plus d’un siècle. En 1927, un décret fixe définitivement les rôles des arsenaux français : Brest et Lorient bâtissent les grands navires, Cherbourg les sous-marins — une assignation confirmée en 1946 et jamais démentie depuis. Le premier bâtiment, le Morse, est lancé le 4 juillet 1899 ; le croiseur sous-marin Surcouf, fierté de l’entre-deux-guerres, suit en 1929.
Mais la véritable révolution mondiale vient en 1967 : Le Redoutable, premier sous-marin nucléaire lanceur d’engins français, est mis à l’eau à Cherbourg le 29 mars 1967. Plus d’une centaine de sous-marins plus tard, l’arsenal demeure le seul site français à maîtriser ce savoir-faire de réputation mondiale — un sous-marin peut d’ailleurs se visiter à la Cité de la Mer, qui expose Le Redoutable, le plus grand sous-marin visitable au monde.
Aujourd’hui propriété de Naval Group, le site emploie près de 5 000 personnes sur place, dont 3 300 directement par l’industriel — ce qui en fait l’un des plus gros employeurs industriels de Normandie. Le chantier couvre l’ensemble de la chaîne de valeur : ingénierie, fabrication des coques, assemblage des structures, intégration des systèmes, essais à la mer.
Un carnet de commandes pour plusieurs décennies
Le programme phare s’appelle SNLE 3G : quatre sous-marins nucléaires lanceurs d’engins de troisième génération, composante-clé de la dissuasion nucléaire française, dont la première tôle a été découpée à Cherbourg le 20 mars 2024. Une « aventure nationale » qui mobilise plus de 400 entreprises et 400 compétences sur tout le territoire métropolitain.
S’y ajoute un contrat international de premier plan : la livraison de sous-marins conventionnels aux Pays-Bas, qui doit occuper le site pendant de longues années. Pour mener ces programmes de front, 400 recrutements sont programmés d’ici 2028, accompagnés de 200 millions d’euros d’investissement pour agrandir l’arsenal. En rythme de croisière, le site embauche environ 250 collaborateurs par an, tous profils confondus : ingénieurs, soudeurs, électroniciens, chaudronniers, experts en cybersécurité. Un paradoxe dans un bassin au chômage de 4,9 % : les compétences se font rares, et la formation — l’école de la sous-marinerie de Naval Group forme aussi ses alternants — devient un enjeu industriel à part entière.
Les CMN : l’autre visage du naval cherbourgeois
À quelques centaines de mètres, sur le même bassin portuaire, les Constructions Mécaniques de Normandie (CMN) incarnent un modèle différent : celui du chantier privé tourné vers l’export. Fondé en 1946 par Félix Amiot, figure de l’aéronautique française, le chantier a bâti sa renommée sur les navires de combat légers et rapides — vedettes de classe Combattante, patrouilleurs de classe Vigilante, corvettes Seaguard — et a livré près de 130 bâtiments à une vingtaine de marines étrangères, d’Oman à l’Arabie saoudite, qui a réceptionné deux navires de guerre en 2019.
Filiale depuis 1992 du groupe CMN Naval (ex-Privinvest, la holding de la famille Safa), l’entreprise occupe 150 000 m² de quais et de halles couvertes et emploie environ 400 à 480 salariés — une taille humaine qui n’empêche pas une exposition mondiale : 95 % du chiffre d’affaires se réalise à l’export. Positionnée aussi sur les yachts et sur les hydroliennes via sa filiale HydroQuest (voir volet 4), les CMN ont fêté en 2026 leurs 80 ans, fidèles à l’intuition d’Amiot : des bâtiments légers, rapides et puissamment armés.
Un pilier qui ne vacille pas
Contrairement à des filières cycliques, le naval cherbourgeois repose sur des programmes longs — plusieurs décennies pour le SNLE 3G — et des budgets de défense en hausse. Le plan national pour l’emploi dans l’industrie de défense, lancé en septembre 2026 par le ministère du Travail pour accompagner 100 000 recrutements d’ici 2030, confirme que Cherbourg est en première ligne de cette dynamique. Pour le Cotentin, c’est l’assurance d’un socle d’emplois qualifiés et stables autour duquel s’agrègent sous-traitants, équipementiers et services.
Prochain volet : le nucléaire, du « chantier du siècle » de La Hague aux réacteurs du futur.